22/03/2018

Loi sur la laïcité à Genève : la conception du Canton se situe entre Paris et New York 

Dans le débat autour des relations Etat-Eglise dans le monde, l’on oublie parfois l’essentiel : la laïcité a été conçue d’abord pour défendre la liberté de religion et de croyance. Elle vise à libérer l’individu de l’emprise de l’Etat. La laïcité, c’est avant tout un moyen d’assurer un droit profondément intime. Celui de croire en ce que l’on veut. Ou celui de ne pas croire du tout.

Même si ce droit est solidement ancré dans les traités internationaux, en pratique il est fréquemment violé. Des individus sont persécutés à travers le monde pour leurs croyances – notamment les minorités. Pour ne donner qu’une poignée d’exemples, l’on songe aux Chrétiens au Pakistan, aux Bahaï en Iran, aux athées au Bangladesh, aux Ahmadis en Indonésie, aux Coptes en Egypte—et la persécution des Juifs à travers l’histoire.


QrfWK.jpgAujourd’hui, le Grand Conseil s’apprête à adopter une loi sur la laïcité de l’Etat à sa toute dernière session de sa législature 2013-2018. Cette activité de dernière heure montre à quel point le débat fut sensible tout au long de cette législature. Les positions ont été fréquemment polarisées et les votes en commission serrés. L’objectif vise à assurer la bonne application de la clause de la Constitution genevoise qui stipule que le Canton est laïc. Et en somme, il faut lui donner un sens. Problème ? Tout débat autour de la religion, aussitôt entamé, divise-- même entre familles politiques.

Selon mes propres études sur la question, plusieurs modèles Etat-Eglises existent dans le monde :

 1/Des pays où la religion est imposée par l’Etat. Les droits des citoyens sont fréquemment violés (Arabie Saoudite, Iran).

 2/Des scénarios où l’Etat s’identifie à une religion. Parfois, les droits liés à la liberté religieuse sont respectés (Angleterre), parfois violés (Egypte).

 3/Des pays où plusieurs religions sont reconnues (Indonésie), ce qui peut aussi causer des problèmes pour les personnes à religion ou croyance « non-reconnue ».

 4/La séparation entre Eglise-Etat et le modèle de la laïcité (dont Genève fait partie).

 5)L’opposition de l’Etat à des pratiques religieuses, parce que toute croyance peut potentiellement faire concurrence à l’idéologie de l’Etat (la Chine).

Genève est bel et bien ancrée dans la catégorie laïcité. Chaque laïcité dépend des traditions, cultures et héritages historiques de sa région. On est loin du modèle valaisan où des crucifix arpentent les murs de l’école. Ce modèle se décline de façon très variée. Comment, par exemple, comparer la laïcité à la française (loi 1905) à celle des Etats-Unis?

En France, la laïcité fait l’écho des valeurs républicaines modernes. Elle s’intègre dans l’historique à la France des Lumières libérant la nation de l’obscurantisme religieux du clergé. Au nom du « vivre ensemble », la religion doit être contenue dans l’espace public, même si cela empêche parfois l’individu de jouir de son droit à la liberté de religion.  

Aux Etats-Unis, la liberté religieuse forme un socle essentiel de l’identité américaine. L’on se félicite d’avoir été une terre d’accueil pour des immigrés issues de cette persécution. D’ailleurs, Dieu peut se mêler à la politique de façon décomplexée : le militant non-violent pour les droits civiques des afro-américains, Martin Luther King, est avant tout un pasteur baptiste et évoque fréquemment sa foi dans l’espace public.

Deux images se contrastent, donc. Celle de « Paris » où la laïcité doit empêcher l’ingérence de la religion en politique pour le bien commun de la République— et celle de « New York », où la laïcité permet de célébrer l’expression individuelle, et l'épanouissement multiculturel. 

Et Genève dans tout ça ? On est entre Paris et New York.  

A Genève, et selon ce projet de loi, l’expression religieuse n’est ni encouragée, ni découragée. Nous sommes dans une laïcité d’abstention, pour reprendre le philosophe protestant Paul Ricœur, une laïcité qui s’exprime par la neutralité religieuse de l’Etat. L’Etat est conscient qu’il faut se prévenir de l’extrémisme religieux et de la violence commise au nom de la religion, tout en assurant le droit à la liberté de religion et de conscience. C’est un délicat équilibre à préserver.

La nouvelle loi genevoise permettrait à chacun de respirer à sa guise—sauf si l’ordre public est gravement menacé. Ainsi, c’est seulement dans cette situation extrême que des signes religieux pourraient être interdits dans l’espace public.

Le diable serait donc dans les détails de la mise en œuvre de cette loi :   il appartiendra aux citoyens, et aux tribunaux si nécessaires, d’assurer que l’exécutif n’abuse pas de sa vision de ce qui constitue une « menace grave à l’ordre public ».  Chacun de nous aura cette responsabilité de veiller à cette question de près. Voilà le vrai enjeu de cette loi—il engagerait un contrôle permanent du citoyen.

Pour l’heure, Genève respire dans sa diversité et reste un îlot de sécurité. Préservons ce soft power, propre à notre Canton !

Joelle Fiss, candidate au Grand Conseil, est membre du Panel d'Experts de la liberté de religion et de croyance à l'OSCE et travaille fréquemment sur ces questions.

 

 

 

 

10:18 Écrit par Joelle Fiss dans Air du temps, Droits de l'Homme, Genève, Grand Conseil, Religion et politique, Sécurité | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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